VOUS, STOP ! OÙ ALLEZ-VOUS COMME ÇA ?

“Bonjour, nous allons en Moldavie”.

Le garde-frontière, buste gonflé, arme à la main, nous regarde d’un air mauvais.

“TRÈS DRÔLE, POURQUOI ÊTES-VOUS À PIED ?”

La frontière est vide, comme abandonnée, seul reste quelques rares gardes dans les guérites. Le garde semble s’ennuyer tellement souvent, que nous devenons pour lui une distraction de passage, il se fait un plaisir de faire du zèle, nous indiquant qu’il est impossible de passer la frontière à pied, que nous devons trouver une voiture.

Heureusement pour nous, un autre garde arrive et tempère immédiatement son collègue. Souriant, il nous demande d’où nous venons, semble intéressé par notre projet. Il nous confirme la grossièreté du règlement qui stipule que nous ne pouvons pas passer à pied, qu’il faut être assis dans une voiture pour passer la frontière quitte à continuer à pied juste derrière. Il nous propose de demander à la prochaine voiture de nous faire passer la frontière.

Une camionnette arrive quelques minutes plus tard, et c’est notre premier auto-stop forcé du voyage. Nous passons la frontière roumaine et arrivons au poste-frontière moldave. Les 3 jeunes moldaves semblent mécontents d’être “forcés” de nous prendre. Pas mécontent par rapport au fait de nous faire monter, mais par le fait que nous bénéficions clairement d’un traitement de faveur avec notre statut de Français. En effet, la police des frontières, côté Moldavie, réalise un véritable démontage de leur camion, sortant tournevis, clé à pipe et cric pour passer le camion au peigne fin pendant trente minutes. Par contre, quand les policiers voient nos sacs et demandent à qui ils appartiennent, ils s’y désintéressent totalement quand nos conducteurs leur indiquent que ce sont les nôtres et que nous sommes Français.

La frontière Moldave et notre camion, forcé de nous prendre !

Le contrôle terminé, la voiture nous dépose dans la première ville, Cahul, petite ville de 50 000 habitants vivant surtout d’agriculture (vergers, céréales, tabac, melons) et de sa position de ville frontière avec la Roumanie ; elle est aussi connue comme ville thermale et pour sa musique traditionnelle. Il est tard, la nuit tombe et il nous faut trouver un endroit où dormir, compliqué au vu de la taille de la ville. Nous commençons à chercher des terrains plats où poser notre tente et toquons aux portes.

La communication en Moldavie redevient compliquée, le russe étant prédominant, bien que le roumain soit compris. Nous sonnons à un grand portail et patientons. Un homme arrive et nous observe à travers son portail. Je lui tends notre téléphone avec une “tentative” de traduction indiquant : “Bonjour, nous sommes deux voyageurs français, nous parcourons le monde en autostop et à pied. Nous aimerions poser notre tente dans votre jardin pour pouvoir dormir en sécurité cette nuit et repartir demain matin, nous vous serions vraiment reconnaissants. Merci beaucoup”.

L’homme semble avoir du mal à lire sans ses lunettes. Il appelle sa femme, qui arrive apeurée. Ils ne comprennent pas ce que l’on demande. Nous restons 15 minutes à tenter d’expliquer avec des mots simples en russe : “Nous voyageurs français, besoin dormir sécurité jardin dans tente”. Ils semblent avoir compris notre demande, mais restent très méfiants et nous demandent d’attendre. Ils discutent entre eux, restent sceptiques. Après 20 minutes, nous décidons de ne pas les déranger, la nuit est tombée, il fait noir et nous devons rapidement trouver un endroit où dormir pour ne pas nous promener en pleine nuit dans une ville dont on ne connait rien.

Ils nous demandent d’attendre, continuent de discuter entre eux. Nous décidons de tenter de passer un coup de téléphone à un ami conducteur que nous avons rencontré en Roumanie, Marco, nous ayant indiqué que si nous rencontrons un problème, nous devions l’appeler. Nous tentons l’appel et donnons le téléphone à la femme et Marco explique toute notre situation en roumain. Les minutes passent, et le visage de nos futurs hôtes cède la place à un sourire.

Ils refusent que nous posions notre tente dans leur jardin, et nous invitent à rejoindre leur maison pour dormir au chaud.

Lidia et Mihail, c’est le prénom de nos deux bienfaiteurs. Lidia appelle ses deux fils pour venir discuter avec nous pendant qu’elle part à l’hôpital se faire une injection. Ils arrivent 5 minutes plus tard et bien qu’ils ne parlent pas un mot d’anglais comme leurs parents, nous parvenons à nous comprendre avec les signes, des mots simples. Lidia revient et nous prépare un magnifique repas. Elle semble radieuse et heureuse de nous accueillir, son visage s’est littéralement transformé, elle nous accorde sa confiance. Nous discutons toute la soirée via Google traduction sans aucun problème, encore un point pour ce magnifique outil.

Lidia est une ancienne députée, à présent retraitée. Nous passons une incroyable soirée agrémentée de rires, de chaleur humaine et de partage d’histoires. Nous rencontrons également leur petite fille Arichka, 11 ans, étudiante dans une école française en Moldavie. Elle parvient à comprendre quelques mots, mais reste timide. Nous apprenons que la Moldavie est considérée comme un pays francophone bien que la langue se perde avec le temps. Nous ne rencontrerons pas beaucoup de locuteurs français pendant notre séjour cependant. Nous partons nous coucher dans cette immense et magnifique chambre avant de reprendre la route le lendemain.

Lidia et son mari Miheil avant notre départ

Au petit matin, nous sommes totalement reposés, et quand nous descendons, c’est un véritable festin qu’a préparé Lidia. Elle nous explique qu’elle est vraiment fière d’avoir pu accueillir des voyageurs, que c’est très inattendu que quelqu’un toque à sa porte et que passé la barrière psychologique liée à la peur de l’étranger, c’est du bonheur pur pour elle que d’accorder sa confiance à de parfaits inconnus. Elle nous donne son numéro de téléphone, nous remplit nos sacs de nourriture, et après un câlin, Mihail nous dépose à la sortie de la ville en direction de Chișinău, la capitale de la Moldavie, à 170 kilomètres d’ici.

Nous devons rejoindre Chișinău pour aller travailler dans un refuge animalier. Nous parvenons sans problème à avaler les kilomètres à bord de notre premier poids lourd-stop qui nous dépose dans le centre de Chișinău, insistant jusqu’au bout pour que l’on accepte les 20 Lei (1 euro) qu’il nous tend.

Les routes moldaves sont absolument détruites. Crevasses, trous béants, il est impossible de parcourir plus de 50 mètres sans être ballotté dans tous les sens.

Arrivés sur Chișinău, nous rencontrons Ana, étudiante moldave qui nous logera le soir avant de rejoindre le refuge le lendemain matin. Elle nous fait faire le tour de la ville toute la soirée et nous en apprends un peu plus sur la Moldavie.

Nous rencontrons également Anastasia, une jeune femme moldave et apprenons que la Moldavie est un pays complètement rongé par la corruption. Nous savions que la Roumanie était attaquée par ce fléau, mais ici c’est incomparable. Partout où nous marchons, nous croisons des voitures de luxe. Mercedes AMG, Porsches dernière génération, 4×4 côtoient les vieilles voitures. Elle nous explique que l’état détourne tout l’argent à des fins personnelles.

Les voitures de luxe, à chaque coin de rue.

– “Ici, tout est mafia, la mafia est partout. J’ai tenté d’ouvrir mon magasin de vente de vêtement, 4 mois après l’ouverture, des personnes sont venues me voir en me demandant de fermer mon magasin parce que je leur volais leurs clients. J’ai rapidement été forcée de fermer le magasin, car ces gens ont payé l’état pour me faire pression. Ici, tout est mafia. Les routes sont abîmées parce que l’argent servant à réparer les routes part directement dans les poches des politiciens et des gens riches. Il est aisé de passer les échelons en payant sa hiérarchie. Tout est dans l’apparence. Le pays est le plus pauvre d’Europe, le SMIC est à 63€ par mois, et le salaire moyen à 200€. Pourtant, pour louer une maison, c’est minimum 300€ par mois. La nourriture est chère, et les charges également. Il n’y a aucun avenir pour les étudiants, c’est juste impossible de vivre, c’est pour ça que 80% des jeunes quittent la Moldavie pour partir vers l’Ouest. Ici, tout est mafia. Si vous tentez de faire quelque chose contre l’état, un mouvement, une grève, on vous fait rapidement comprendre que vous devez tout de suite arrêter. Ici, aucune association pour vous protéger, c’est l’état qui contrôle tout. L’URSS n’est pas terminée ici.”

Les sigles de l’URSS sont légion encore aujourd’hui

Nous comprenons un peu plus le fonctionnement de ce pays qui pourtant aimerait faire partie de l’Union européenne. De nombreux conducteurs nous confirmeront ces dires, et en particulier une jeune femme, directrice d’une ONG en Moldavie dans la défense des droits de l’homme, reconnue internationalement et récompensée en France, obligée de s’être expatriée en Transnistrie, région autonome de la Moldavie, pour être en sécurité après avoir subi des pressions du gouvernement contre son association.

Nous sommes invités par Ana à dormir dans sa cité étudiante. Nous venons d’être téléportés dans le passé. Lits défoncés, parquet rongé par les mites, odeur de moisi flottant dans les chambres. Les douches communes hommes et femmes sans séparation, autant ne pas être pudique. L’état n’a visiblement que faire des conditions des étudiants. (Pour nous, habitués à la tente, c’est du luxe, mais nous nous mettons à la place des étudiants, c’est difficile d’étudier convenablement dans ces conditions.)

Nous nous couchons, impatients de rejoindre le refuge le lendemain.

Nous retrouvons au petit matin Sophie, actuellement en SVE (Service Volontaire Europeen), travaillant depuis 7 mois dans le refuge. Nous prenons avec elle un vieux bus militaire des années 70 et après trente minutes secoués sur les routes de campagne, nous sommes lâchés sur une route sans passage, au milieu de nulle part. Nous marchons avec Sophie pendant une trentaine de minutes pour rejoindre le refuge, transpirant devant cette chaleur de plomb.

L’arrivée dans le refuge est difficile…habitués des refuges en France de par mon métier, ici, c’est totalement différent.

La condition animale en Moldavie, c’est quoi ?

Les animaux pour la plupart sans abris, dont certains sont propriétaires, sont empoisonnés et leurs restes sans vie sont laissés dans les rues. Les passants essaient d’éviter de prêter attention aux «meilleurs amis de l’homme», qui ont vécu des souffrances oubliées dans les rues et sont morts de la manière la plus inhumaine.

Après tout, ce n’est pas de leur faute que ce pays n’ait pas de législation protégeant les animaux contre la cruauté et les abus. La Moldavie n’a pas d’abris municipaux pour les animaux, pas de programmes de stérilisation sociale. Le gouvernement semble désintéressé de tout effort visant à mettre en place tout type d’infrastructure pour faire face à cet énorme problème. Au lieu de cela, les animaux errants morts (ou souvent vivants) sont simplement considérés comme des déchets et des nuisances et il est de la responsabilité du service municipal de traitement des déchets de s’occuper de ces “déchets.” Un jour ou deux peut passer pour que les cadavres en décomposition soient enlevés, pendant que les résidents locaux, y compris les enfants, passent et voient tout.

Le “Death wagon”, parcours la ville la nuit et “enlève” les animaux errants, morts ou vivants. Les jeunes chiots et les chiens adultes sont alors entassés sans nourriture ni eau, attendant d’être exécutés de la manière la plus inhumaine: battu à mort ou enterré encore à moitié conscient et jeté dans le puits de la mort. Le gouvernement accorde des subventions aux tueurs de chiens, et cela se passe actuellement dans un pays qui prétend être prêt à faire partie de l’Union européenne.

Voici la triste réalité des animaux en Moldavie.

Mais dans cette tristesse, il y a une lueur. Cette lueur, elle s’appelle Ira.

Ira est une femme incroyablement forte. Avec l’aide de mécènes, elle est parvenue à ouvrir un refuge contre vents et marées. Le gouvernement, les services vétérinaires, les habitants, tous essaient de faire fermer son refuge, ne voyant aucun intérêt dans le fait de sauver des chiens. Seule contre tous, elle récupère chaque semaine des animaux et essaie de leur trouver une place dans son refuge.

500 chiens, 100 chats, voici la réalité de son refuge.

Son refuge manque cruellement de moyens. Ira a besoin d’aide. D’aide humaine. Sachez que vous pouvez vous rendre dans son refuge, vous serez logé et nourri gratuitement en contrepartie de votre aide. L’aide consiste à sortir les chiens pour les promener, et nettoyer les chenils. Mais la majorité du travail consiste en la promenade des chiens, leur donner de l’amour, de l’affection humaine. Vous pouvez contacter Ira sur sa page Facebook.

Nous travaillons donc pendant une semaine dans ce refuge, et au moment de partir, nous décidons d’organiser une levée de fond, le refuge manquant cruellement de moyens matériels. Nous réussirons grâce à notre communauté et aux nombreux partages, à récolter 820€ en 36 heures. Ayant toujours été sceptique quant aux levées de fonds, ne sachant jamais vraiment si l’argent est utilisé à bon escient, j’ai voulu faire en sorte que celle-ci soit absolument transparente, comme j’aimerai que ce soit quand je donne de l’argent aux associations. Nous utiliserons tout cet argent directement le lendemain avec Ira pour acheter l’intégralité du matériel avec une parfaite transparence quant aux factures, une vidéo permettant aux généreux donateurs de voir l’utilisation de leurs dons en direct.

Gamelles, laisses, colliers, jeux pour chien, médicaments, tableaux pour l’organisation, papier, brosses, balais, éponges, stylos, couverts pour les bénévoles, gazinière portable pour les repas du midi etc. le refuge pourra intégralement renouveler le matériel pour l’aider à faciliter les adoptions des chiens en France à l’avenir.

Du matériel tout neuf !

Nous resterons à Chișinău quelques jours pour nous reposer de toutes ces émotions.

Nous sommes contactés par Lidia et Miheil qui nous indiquent devoir se rendre à Chișinău l’après-midi. Nous les retrouvons en ville avec un ami russe rencontré la veille à Chișinău, qui accepte de faire le traducteur pour que nous puissions discuter un peu avec nos bienfaiteurs moldaves. Nous passons une trentaine de minutes avec Lidia et son mari, venus assister à un mariage dans la capitale. Ils nous invitent à rejoindre leur maison à Cahul pour être logés chez leur fils, nous acceptons avec plaisir l’invitation, Cahul étant sur notre route pour rejoindre la Roumanie de nouveau avec l’intention de faire un trek dans le Delta du Danube.

Nous commençons le stop à la sortie de Chișinău, entourés d’une dizaine d’auto-stoppeurs moldaves. Nous sommes rapidement pris par un homme qui accepte de nous déposer à Cahul, à 170 kilomètres d’ici. La chance nous sourit de nouveau !

Cet homme, Constantin, est un fervent défenseur, comme beaucoup de Moldaves, de la bible. Il nous demande plusieurs fois si nous sommes croyants, et ne parvient pas à comprendre notre agnosticisme. Il pense que l’on est obligé de croire en un Dieu, car : “Quel intérêt d’être en vie s’il n’y a aucun Dieu ? Nous vivons tout ça pour quoi sinon ?”

Je lui explique que ma vision est moins égotique et que je ne me soucis pas de savoir si oui ou non je me souviendrai de tout ce que j’ai vécu, que l’important pour moi et de pouvoir faire parti du cycle de la vie, que c’est une chance et que je trouve assez dommage de prendre un livre comme référentiel pour dicter sa vie, et que si Dieu il y a, c’est pour moi la nature, pas en tant qu’entité, mais en tant qu’origine de ma propre vie.

Il ne comprendra pas et insistera sur le fait que je devrai trouver une religion, citant à tue-tête les pages de la bible.

Constantin, sur le chemin, nous invite chez sa cousine Ana, professeur de littérature française au lycée. Elle fabrique du Fromage et nous invite à déguster de délicieuses tartines de fromage au lait de brebis, ainsi que quelques spécialités moldaves. C’est absolument fascinant de l’entendre parler, son accent moldave est presque invisible, elle parle un français extrêmement soutenu et littéraire, parfaitement clair.

Fromage moldave, un délice !

Nous faisons le plein de cerises avant de repartir avec Constantin en direction de Cahul.

Nous arrivons dans la ville trente minutes plus tard, fatigués de ces discussions religieuses sans queue ni tête. Un des fils de Lidia, Evgenii, nous accueille dans son petit appartement pour la nuit, c’est la journée de l’enfant et le temps est à la fête dans la ville !

Nous retrouvons Arichka, heureuse de nous revoir. Nous rencontrons la femme de Evgenii qui est décoratrice et fabrique poupées, tissus, et babioles en tout genre. Même la télé est décorée, nous sommes dans un véritable petit monde à part dans cet appartement charmant à la devanture peu accueillante.

De retour à Cahul !

Un véritable festin est cuisiné, nous nous régalons toute la soirée en compagnie de nos hôtes avec qui nous discutons grâce à un de leurs amis parlant anglais. Le matin, nous mangeons le petit déjeuner le plus complet…de tout notre voyage.

Décidément, nous sommes vraiment gâtés…

Les Moldaves sont décidément des personnes très accueillantes, au même titre que les Roumains. C’est normal pour eux de vous inviter, même si aux premiers abords, ils semblent méfiants. La peur de l’inconnu étant de toute façon une généralité plus ou moins commune à chaque pays, nuancée en fonction des endroits. La Moldavie est un pays qui recelle bien des surprises. Mon attention s’est dirigée vers la cause canine en raison de mon métier d’éducateur canin, mais cela ne nous aura pas empêché de passer de très agréables moment dans ce pays. Notons également que la Moldavie est un très grand producteur de vin, il possède les plus longues caves au monde, 70 kilomètres où l’on se déplace en voiture.

Nous noterons également la présence de peuples turcs, les gagaouzes ayant immigré en Moldavie au XIXe siècle. Ils sont plus de 130 000 en Moldavie.

Nous partons au petit matin en direction de la frontière roumaine, même passage qu’à notre arrivée 2 semaines plus tôt. Nous passons la frontière avec comme objectif de traverser la réserve de biosphère du Delta du Danube en Kayak pour rejoindre la mer noire avant de rejoindre l’Ukraine.

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3 Comments

  1. Laure Delcros Reply

    Super article ! Ca nous donne pas mal d’infos sur ce pays. Merci

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